LA
THERAPIE DE GROUPE POUR LE TROUBLE BIPOLAIRE -
Témoignage
rédigé pour le journal "SANTE MENTALE" - Décembre
2004
En 1992, un trouble bipolaire de type 1 avait été diagnostiqué chez moi. J'avais 28 ans, des études supérieures en poche et mon avenir qui s'écroulait. Depuis lors, j'avais accumulé une quinzaine d'hospitalisations pour épisodes maniaques et une suite d'interminables dépressions. Après quatre années très chaotiques, je progressais malgré tout et acceptais du bout des lèvres un stabilisateur de l'humeur. En 1999, je me croyais sortie d'affaire, lorsqu'un nouveau séisme arriva. Sept mois d'absence et un avant-goût de ce que j'imaginais pouvoir être la folie définitive. A ma sortie de clinique, je décidais de mobiliser mon énergie pour opérer les améliorations qui s'imposaient. Je changeais de psychiatre, rejoignais une association de patients pour sortir de mon isolement et m'inscrivais à la thérapie de groupe que le Dr. Aubry et son équipe amorçaient alors à Genève.
La psychoéducation, ça commençait par écrire en gras ces termes barbares qui définissaient les affres que j'endurais: maladie, psychose, maniaque, neurones, bipolaire, quoi d'autre encore? Malgré toutes les étapes d'acceptation que j'avais franchies en sept ans, je réalisais que le deuil de ma santé passée n'était pas du tout accompli. Je ressentais encore un subtil mélange de déni, de rage, d'impuissance et de tristesse. J'apprenais ainsi que j'avais cultivé de l'ignorance à propos de ma maladie. J'éprouvais, au début, de fortes réactions après les séances de groupes. Parfois j'étais terrassée par des migraines, de fortes angoisses ou un irrépressible besoin de dormir. Explosives pour moi, les informations étaient pourtant distillées avec patience et mesure. Je m'accrochais et me rassurais pour intégrer émotionnellement ces nouveautés.
Durant l'étape suivante, on m'a proposé de définir les caractéristiques, les signes précurseurs et déclencheurs de mes propres crises. Un formulaire décrivait les divers comportements insensés que je gardais en mémoire avec honte et culpabilité. Mieux encore, je découvrais que les autres participants avaient traversé des aventures similaires; à leurs contacts, le musée des horreurs devenait souvent rocambolesque et drôle. De plus, ces gens n'étaient même pas bizarres, comme je l'avais redouté. Au contraire, ils se montraient curieux, intelligents et empathiques. Des amitiés se nouaient bientôt
Je goûtais alors un réel soulagement. Enfin, je pouvais nommer, parler, partager ce vécu particulier, librement et simplement. J'apprivoisais cette réalité que j'avais eu tant de mal à rencontrer.
Je me plongeais alors avec voracité dans la deuxième
phase de la thérapie, le programme d'objectifs personnels. Avec l'application
d'une bonne élève, j'apprenais à évaluer et à noter chaque jour mon
humeur sur le graphique approprié. En observant les courbes qui se
dessinaient au fil des mois, j'approchais ces trous noirs inexplicables
avec distance. J'y mettais du sens. Ils me semblaient moins redoutables
et de fait je me portais de mieux en mieux. J'apprenais ainsi que je
pouvais "gérer" mon trouble bipolaire. Je reprenais confiance.
On m'offrait des outils pour agir, devenir responsable, autonome
et partenaire de mes soins.
Le risque zéro, la gestion totale n'existent pas, mais
j'ai voulu y croire durant cette période. Sournoisement, la phase est revenue. Je constatais de légers dérapages,
mais ne percevais cependant pas que je devenais obsessionnelle dans
la gestion même de la maladie. J'étouffais sous mes exigences de contrôle
et me fixais des objectifs de plus en plus complexes. Le serpent se
mordait la queue. Je croyais gérer et n'entendais pas les avertissements
extérieurs. Presque inévitablement, une nouvelle rechute survint après
deux ans de psychoéducation.
Vous reculez de cinq cases et prenez
une année
de repos avant de retourner en case 32." Ras le bol. Absurde,
ce jeu de l'oie. Evidemment une déception énorme et lente à digérer
envers ces nouveaux outils si prometteurs. Une grande difficulté aussi à admettre
que la science tâtonne. Elle a le droit d'améliorer ses découvertes
au fil des expériences et personne n'a jamais prétendu à l'infaillibilité du
corps médical…
J'ai retrouvé une stabilité depuis, plus solide. Mes
outils sont acquis et mon hygiène de vie n'est plus un effort à gérer.
J'assume aujourd'hui presque complètement ce parcours différent que
je ne diabolise plus. Je me réinsère de mieux en mieux, malgré mon
statut social de handicapée psychique. Je ne me sens pas encore capable
d'assurer une activité professionnelle. J'ai repris mes exercices d'observation.
Je veille, profondément curieuse du développement que prendra cette
fragilité chronique.
Diana Dillmann - Genève